La sociologie de Goffman:
une ressource intérieure?
ATTENTION AUX TROUS !!! (Site en perpétuelle construction...)
La sociologie de Goffman:
une ressource intérieure?
“I've become so numb, I can't feel you there
Become so tired, so much more aware
I'm becoming this, all I want to do
Is be more like me and be less like you”
(Numb, Linkin Park, 2003)
Je suis de ces personnes qui ont grandi en apprenant à cacher leurs émotions aux yeux des autres. Ce n’était ni par pudeur, ni pour avoir l’air forte. C’était tantôt par peur qu’elles soient utilisées contre moi, tantôt pour éviter la frustration qu’elles ne soient pas entendues. J’avais intégré que mon entourage ne saisissait pas mes moments de joie intense vis-à-vis de ce qu’il considérait comme des “détails”, et que mes émotions négatives le rendaient triste ou inquiet.
Inconsciemment, j’ai fini par estimer que les autres n’avaient pas à subir mes débordements émotionnels d’euphorie ou de profonde angoisse et décidé de les taire pour avoir l’air “normale”. Bien des années plus tard, toutes ces émotions que j’avais gardées dans mon ventre si longtemps se sont rappelées à moi sous la forme d’un ballon qui tentait désespérément d’éclater, criant le besoin de me relier aux autres.
Puis, au cours d’un long processus de psychothérapie, j’ai doucement réappris à oser montrer mes émotions. Mes psychologues me disaient que cela favoriserait la création de liens authentiques et profonds et, au fil des ans, je me suis autorisée à demander de l’aide lorsque c’était nécessaire.
Des années plus tard, lors d’une phase de vie difficile où j’étais en détresse émotionnelle suite à une longue succession d’événements perturbants, j’ai éprouvé le besoin de laisser paraître une part vulnérable de moi. Je me suis alors épanchée auprès de personnes de mon entourage avec lesquelles je pensais avoir développé un lien suffisant pour cela. Je pensais que tout irait bien. Je pensais que je serais entendue, soutenue, aidée.
Pourtant, ce que la thérapie n’avait pas mis en évidence, c’était qu’il ne suffit pas de demander pour être exaucé.e. L’aide potentielle vient aussi et surtout du fait que l’autre soit en mesure de vous la donner et accepte de le faire. Se mettre à nu pour une faible probabilité de parvenir à combler un besoin en vaut-il la peine? Question psychophilosophique, s’il en est.
Je me suis sentie trahie, impuissante face à un besoin d’aide et de réconfort que je tentais désespérément de trouver auprès des autres et qu’ils ne m’apportaient pas. Je ressentais une profonde injustice, de la culpabilité, beaucoup de honte et une grande solitude que je savais ne pouvoir partager avec personne. À quoi bon être authentique si le résultat est pire que quand on ne l’est pas?
De la bouche d’une connaissance psychologue qui croyait bien faire, j’ai alors entendu la phrase suivante que l’on voit un peu partout dans le monde du développement personnel et qui sonne comme une formule magique: “Les ressources ne se trouvent pas à l’extérieur, mais à l’intérieur”. Or, lorsque l’on va mal, cette phrase semble souvent absurde, cruelle et bateau. Pour comparer, lorsque l’on éprouve la faim ou la soif, on ne se dit pas: “Les ressources ne se trouvent pas à l’extérieur, mais à l’intérieur”. La faim et la soif seraient-elles plus vitales que le besoin d’être soutenu.e et réconforté.e?
Loin de m’aider à comprendre comment me sentir mieux, cette phrase a, au contraire, accentué ma culpabilité de ne pas trouver ces ressources que l’on était apparemment censé.e avoir en soi, et amené de sombres pensées. Comment, lorsque l’on ressent le besoin d’être entouré.e, qui présuppose l’existence de personnes ressources extérieures à soi, peut-on combler ce besoin de l’intérieur? Comment faire si l’on n’a pas développé au préalable au moins une ressource intérieure adéquate?
C’est dans ce contexte que me suis intéressée au travail sociologique d’E. Goffman. Petit à petit, j’ai mis du sens sur ce que je vivais. J’ai compris que je pouvais être authentique sans tout dire mais que je pouvais aussi l’être en disant tout car l’authenticité résulte d’un accord de soi à soi. J’ai compris que montrer ou cacher sa vulnérabilité n’était pas toujours un gage d’authenticité. J’ai compris que je pouvais choisir l’explosion émotionnelle socialement inappropriée parce qu’elle exprimait un besoin profond, même si cela mettait les autres mal à l’aise, ou tout garder à l’intérieur, même si cela me faisait souffrir. Et j’ai aussi compris que les autres avaient tant le droit de cacher leurs émotions ou de refuser les miennes pour rester dans un cadre socialement acceptable, que de m’offrir leur soutien.
Finalement, j’ai choisi la libération de ma souffrance. J’ai choisi une forme de rejet et d’exclusion mais, grâce à la sociologie de Goffman, j’ai trouvé une ressource intérieure à laquelle je n’aurais peut-être pas accès aujourd’hui si j’avais choisi d’enterrer ma douleur.
Rédigé par Inès Saint-Germain, le 26/06/26